Note d’intention :
Ce projet naît d’une obsession : interroger le dire. Non pas le dire comme simple vecteur de sens, mais comme expérience physique, performative, spectaculaire.
Dans ma pratique théâtrale, je cherche à établir un rapport non-naturaliste à la langue. J’aime travailler à montrer ce qu’il y a d’étonnant dans le seul fait de parler. J’aspire à faire exister le décollement entre le mot et la chose, entre la parole et celui ou celle qui la profère. Je considère le texte comme une matière dont il ne s’agit pas d’illustrer le sens mais de la mettre en critique, la déplacer, l’éprouver — par la voix, par le corps, par la répétition, la variation, la fragmentation, la raréfaction, l’abstraction.
Produire de la parole est un acte fragile, situé, traversé de silences, de tensions et d’inconscients. Dès lors, explorer la performativité et l’agentivité de la langue, c’est aussi interroger les rapports de pouvoir qu’elle contient. Que disent les mots ? Que taisent-ils ? Qui a accès au langage ? Qui est autorisé à parler ? Quels corps sont jugés audibles ?
Ces questions en ouvrent d’autres, plus intimes : quelle relation entretenons-nous avec notre propre parole ? Qui aura jamais été en phase avec soi dans la parole ? Qui peut prétendre exprimer exactement la pensée qui circule dans son for intérieur ?
La démarche interroge également le travail de l’interprète face à un texte patrimonial : comment habiter cette langue, comment s’y confronter sans la figer, comment laisser apparaître ses silences, sa violence et sa beauté ? Comment rappeler ce texte à la vie et dans quel but ? En quoi le travail avec des publics différents informent ou déforment l’art, l’œuvre en train de s’écrire ? Comment cela déplace le regard posé sur le texte, sur l’art de l’interprète, et plus largement sur le théâtre lui-même ?
Les premières expérimentations avec des personnes en situation de handicap mental ont rendu particulièrement opérant ce procédé de forage dans le texte. Là où la norme cherche souvent la clarté, la cohérence et la continuité, ces expériences déplacent l’écoute. Elles révèlent d’autres logiques, d’autres rythmes, d’autres rapports à la parole.
Il s’agit de déplacer la hiérarchie des savoirs et des légitimités : chacun·e devient explorateur·rice de la langue à sa façon.
Un matériau posé sur la table de travail : Bérénice de Racine
La langue de Racine s’est imposée comme un matériau propice à nos explorations. L’aspect codifié, métrique, rythmique de l’alexandrin et les intrigues très épurées des différentes pièces de Racine en font une matière particulièrement pertinente pour éprouver cette démarche.
L’oeuvre Bérénice écrite en 1670 par Racine est un classique des classiques de la langue française en occident. Elle est réputée comme étant “une tragédie de la parole” car, dans cette pièce, l’unité d’action vient du dilemme entre dire et ne pas dire. Bérénice est ainsi une tragédie où le pouvoir s’exerce — et se défait — dans le langage même. Ici, parler c’est régner. La parole engage des choix, des positions, des actes.
Dispositifs d’expérimentation :
- Souffleur·euse – soufflé·e
Ce dispositif se déploie à partir d’un duo d’interprètes. L’un·e occupe – au lutrin – la place du·de la souffleur·euse; l’autre celle de l’interprète à qui l’on souffle le texte. Cette configuration met en jeu une triangulation fondamentale : souffleur·euse / soufflé·e / public — texte / interprète / public.
Cela permet de faire entendre le texte plusieurs fois, sous différentes inflexions, et d’introduire une altérité là où domine habituellement la solitude de l’interprète, souvent associée à la virtuosité ou à la monstration du talent. Ici, la parole se fabrique à deux, voir même à trois si l’on considère les spectateurices.
Le jeu souffleur–soufflé permet de faire entendre, sans didactisme, ce que l’on ne veut plus dire — ni parfois entendre — aujourd’hui, que ce soit dans la sphère sociale ou dans l’intime. Il rend audible ce qui est devenu difficile, inaudible ou refoulé.
- La mémoire trouée des messager·es
Pour ce chantier de recherche, je souhaite travailler sur la naissance du langage. Pour cela j’utilise la figure du·de la messager·e. Celleux qui viennent annoncer quelque chose. Celleux dont la fonction est de délivrer un message. Que se passe-t’il si iels perdent la parole, les mots, la mémoire ? Imaginons, par exemple, qu’iels n’aient plus parlé depuis la fin de l’Empire romain. Alors, devant nous, pour nous, iels poursuivent l’acte de transmission indispensable à toute civilisation et iels convoquent le passé. Petit à petit, iels invitent sur scène les vestiges d’une langue, d’une époque, d’un empire. Iels se remémorent des mots déjà prononcés et entendus mille fois, et iels en interrogent la portée et la signification aujourd’hui. Iels balbutient, bégaient, inventent et font résonner l’inouï dans la langue. L’émotion revient à travers les mots pour le dire ou en marge de ceux-ci.